Les arabes ont ils vraiment conquis l' Espagne? 8ème partie


Le syncrétisme musulman en Espagne durant le Haut Moyen Age

Durant le cours du VIII ème siècle, l' Espagne se convertissait en un foyer d' idées et de convulsions religieuses qui allaient accélérer sa transformation. Pour comprendre la nature et la portée ultérieure de ces événements, il faut les comparer avec les guerres de religions du XVI ème siècle en Occident. On ressent, d' une autre part, les effets d' une impulsion révolutionnaire que nous étudierons postérieurement. D' un point de vue de l' évolution des idées, après une longue période trouble, l' équilibre s' établissait peu à peu. En raison des forces (conceptuelles NdT) crées, il se constitue un syncrétisme dont l' idéologie prépondérante est arienne. Cette situation va se maintenir pour plusieurs siècles, et malgré l' évolution de ces concepts vers un syncrétisme musulman, tel que nous le connaissons aujourd' hui, elle va nettement se distinguer avec un style propre. Comme nous avons le voir, l' essence de ces énergies avaient une longue ascendance, mais se s' est amplifié en branches déjà croissantes durant la crise qui avait affaibli la monarchie wisigothe, dont nous ignorons le processus par manque d' indices. En plein développement durant le VIII ème siècle, ces mouvements d' idées ont commencés à fleurir au IX ème siècle et ont atteint durant le X ème et XI ème siècle, leur plus grande exubérance, atteignant dans ses manifestations, les plus hautes cimes.
A la différence de l' Occident chrétien, cette situation privilégiée était due à l' équilibre que caractérise le syncrétisme arien. On peut dire brièvement qu' il se distingue pour sa croyance en un Dieu unique, qui peut revêtir pour certains esprits distingués les attributs d' un être métaphysique, et pour le commun des mortels, le paternalisme d' un patriarche ultra-terrestre, attentif aux actions des hommes qu'il récompense ou châtie. Aucun dogme abstrait ou extravagant, pas de règles sociales rigoureuses qui dépassent les principes naturels ou biologiques qui structurent une société saine. En raison de l' importance de son héritage culturel, ce syncrétisme est souple; en un mot, une sensibilité qui le maintenait ouvert à toutes les impressions sensitives ou intellectuelles, lesquelles pouvaient provenir de terres lointaines, renommées pour leur richesses et leur puissances créatrices. Le syncrétisme arien a donc joui d' une indépendance qui ne lui a pas seulement permis le floraison d' un critère propre, duquel, selon ses convictions, menait vers le libre examen et facilitait l' harmonieux développement du jugement critique qui favorisait le jaillissement et l' essor des sciences, mais aussi la maturité de nouvelles conceptions philosophiques. Pour trouver dans l' histoire cette liberté de jugement, pourtant limitée par une croyance raisonnée en la divinité, il faut comparer cette époque avec le XVIII ème siècle, éclairci par le théisme de Newton et de son école.
A partir du début du VIII ème siècle jusqu' à la fin du XI ème siècle, de nouvelles conceptions religieuses venues d' Orient continuent de déferler sur l' Espagne par vagues successives. Les premiers propagandistes de Mahomet ont du probablement apparaître alors, et ont commencé leur ouvrage de prosélytisme. Dans les grandes lignes, rien ne les sépare des hispanos-unitariens, le philosophe El Xahid (781-869) écrivait: "celui qui croie, et confesse que Dieu est incorporel, physiquement invisible et incapable de commettre une injustice et d' aimer les péchés des Hommes, c' est déjà un musulman." Le seul point litigieux est minime, presque subalterne, il s' agit simplement de l' existence d' un Prophète et de certaines normes de conduite religieuses qu' il avait établi. Inspiré par la divinité, il les avait réuni dans un livre. De manière imperceptible, le syncrétisme arien glissait vers le musulman, mais cette action s' est réalisée très lentement.

Statue d' Abd Al Rahman I, à Almuñecar

L' Islam n' est concrètement apparu en Espagne que durant la dernière moitié du IX ème siècle

Nous possédons une petite quantité de documentation, mais précise qui nous permet de suivre la lente infiltration des principes coraniques dans la société hispanique. Ces prescriptions n' auraient jamais pu être appliquées si elles auraient formé une doctrine rigide, comme ce fut le cas plus tard, surtout celles qui étaient contraires aux coutumes des populations comme celle de boire du vin, si une action politique n' avait pas accéléré son imposition; ce que George Marçais avait nommé la Contre-Réforme Musulmane, menée en Andalousie depuis la Mauritanie par les Almoravides. A ce moment là, la souplesse antérieure avait disparue et ont cristallisés les concepts en dogmes. Par les impératifs de son évolution, il fallait être rigide et formaliste, comme cela arrive dans l' histoire de toute les contre-réformes. Nous ne pouvons décrire l' évolution des idées de l' époque du Califat, un sujet trop éloigné de nos intentions. Il suffira de démontrer la lente propagation des principes coraniques au cours des siècles antérieurs, surtout au IX ème siècle, siècle dont nous avons des données dignes de foi, ceci constitue un argument décisif pour la thèse que nous défendons. Ainsi, si en 711, l' Espagne aurait été envahie par des armées arabes et musulmanes, leur chefs au pouvoir, auraient immédiatement imposés les principes coraniques sur la population, comme antérieurement, quand les rois Goths et les évêques avaient assujettis la nation au christianisme trinitaire. A défaut de textes arabes - que nous n' avons pas- nous aurions eu des nouvelles sur ces lois et autres obligations sur des textes chrétiens qui se conservent. Car leur réaction aurait été foudroyante et catégorique, mais il n' en a pas été ainsi.
 On garde dans les bibliothèques, des textes théologiques qui appartiennent à la fin du VIII ème siècle et au début du IX ème siècle, dont aucun ne fait une mention de Mahomet, ou de sa doctrine. Ces textes sont assez nombreux pour former une petite collection, si on met de coté ceux qui ont pour objet la propagation de certaines doctrine hérétiques, comme les écrits de Migecio, de Félix et d' Elipando, ils sont en majorité orthodoxes et ont été publiés pour rejeter les hérésies qui étaient à la mode. Quelle merveille ! On ne découvre rien dans ces pages qui rappelle les doctrines de Mahomet, qui aurait du être, du moins en Occident, l' hérésie par antonomase.
En réalité, durant cette époque ultra sensibles à cause des conflits et des débats religieux, il n' y avait pas besoin d' idées géniales pour émouvoir les esprits. De 774 à 785, un étrange personnage nommé Migecio, tente avec l' aide de textes bibliques, de démontrer que la Sainte Trinité était composée par les personnages suivants: David, Jésus et Saint Paul, une drôle de suggestion qui en a pourtant interessé beaucoup, jusqu' à alarmer le Pape Adrien I er. Celui ci envoie un délégué en Espagne, Egila, pour redresser la situation et remettre les personnes égarées et les remettre sur la bonne voie. Nous possédons deux lettres qui lui donnent les instructions, et précise clairement ses idées pour combattre le désordre qui existait dans les files trinitaires de la péninsule. Le pape faisait ainsi référence au danger qui menaçait les trinitaires pour cause de fréquentations avec les juifs et des païens: Multi dicentes catholicos se communem vitcmr gerentes con Judaeis et baptizatis paganis. Il ne mentionne pas les musulmans et un homme avisé comme le pape ne pouvait en ces temps, les confondre avec les païens non baptisés. Mais tout cela fut en vain ! Migecio n' abjura pas, au contraire, il fit passer l' envoyé du pape avec sa bulle et ses lettres dans le camp des partisans de cette nouvelle Trinité.
Vers la fin de sa vie, à 82 ans, Elipando, archevêque de Tolède aux idées nestoriennes, envoyait une lettre aux évêques des Gaules pour les convaincre de la véracité de sa doctrine. Dans les dernières lignes de sa longue exposition, il anathématisait tous ceux qui selon lui étaient des hérétiques notoires: il y avait naturellement les adversaires de sa doctrine, ensuite les sabéliens, les partisans d' Arius, les manichéens et ses ennemis personnels, comme Beatus. Les musulmans ne font pas l' objet de ses anathèmes, et Elipando était archevêque de Tolède de depuis 784. L' Espagne, ou une partie, était alors gouvernée par Abd El Rahman 1er et ses successeurs. Tolède était sous sa juridiction. Selon l' histoire classique, l' Islam et l' arabe avaient été imposés aux populations par l' acier et le feu. Notre ecclésiastique, pour son âge avait connu les séquelles de l' invasion et des troubles qui ont suivis, il cohabitait avec les musulmans. Pour son poste, il ne pouvait ignorer la doctrine de Mahomet, puisqu'il maintenait des relations fréquentes avec ses partisans. Et pourtant, il ne fait pas la moindre allusion sur ces gens et leur idées. D' une autre part le texte que nous commentons était dirigé à des personnalités étrangères, ce qui lui donnait une totale indépendance de l' Emir et de ses auxiliaires. Il est probable qu'il n' ont jamais rien su sur ce geste et la portée de la lettre envoyée par le chef religieux chrétien, voire la langue dans laquelle c' était écrit...
Au cours du Haut Moyen Age jusqu' au XV ème siècle, deux grandes minorités religieuses ont réussi à se maintenir et même prospérer dans une société dominée au début par l' arianisme, et ensuite par les musulmans, ce furent les familles juives, et mozarabes, qui conservaient la tradition de l' Eglise Trinitaire wisigothe. On ne doit pas concevoir l' existence de ces minorités comme s' ils vivaient en marge de la nation: l' une recluse dans ses "ghettos", et l' autre cachée dans des catacombes. Profitants du caractère libéral qui a distingué le syncrétisme arien et ses dirigeants, la culture juive s' est épanouie de manière extraordinaire et la minorité trinitaire a cohabité en paix avec les unitariens. Durant le IX ème et le X ème siècle, les relations de ses autorités religieuses avec le pouvoir public sont constantes. Les écrits de l' Ecole de Cordoue que nous conservons nous enseignent, ainsi que d' autres témoignages, du rôle important joué par la minorité chrétienne qui vivait sous l' autorité des émirs. Ils sont intervenus jusque dans la politique de la nation. D' un autre coté, quelques événements historiques, comme l' existence d' un royaume chrétien à Ronda à la fin IX ème siècle, ne peuvent aussi être sous estimés, ils sont bien connus. Et pourtant, le lecteur sera certainement surpris de savoir que les oeuvres chrétiennes, écrites par des personnalités de la première moitié du IX ème siècle, comme celles de Speraindeo, ne dit absolument rien sur Mahomet et sa doctrine.
Dans une société musulmane, le muezzin chante plusieurs fois par jours des louanges à Allah et à son Prophète, du haut de son minaret. Dans ces conditions, il est très étrange que ces intellectuels chrétiens n' étaient pas pressés par la curiosité d' en savoir plus sur ce personnage, dont l' importance pour ses adversaires était aussi grande que celle de Jésus, pour leurs propres convictions. Ceci avait bien surpris  l' historien Zacarias Garcia Villada, qui ne comprenait pas ce manque de zèle intellectuel de la part de ces auteurs, si on décompte quelques paraphes référents à une supposée réfutation du mahométisme (le "supposé" vient de nous), il n' y a aucun écrit dirigé contre la doctrine islamique. Et ces paraphes tendent, plus que l' étude de la doctrine, "à discréditer la morale abjecte de la secte..." Nous verrons plus loin en quoi a consisté cette réfutation du mahométisme, mais pour le moment il sera suffisant de souligner l' observation suivante: asphyxié par la rigidité de l' histoire classique, le spécialiste de ces temps difficile ne pouvait trouver aucune explication au divers événements qui se présentaient dans ses lectures. Mais si on se défait du mythe, tout s' emboîte et s' explique.
Personne ne peut douter du zèle et du prosélytisme des auteurs de l' Ecole de Cordoue. Encouragés par la foi, parfois aveugle et exagérée, ils ont ému leur lecteur avec une telle passion que certains d' entre eux avaient cherché le martyr dans les temples de leur adversaires, où ils pénétraient pour les profaner avec des insultes, de telle sorte qu' il ne s' agissait pas de martyr, mais de suicide. Cette prédication dangereuse fut menée par le plus important des intellectuels cordouans, Euloge de Cordoue, fut la cause d' une agitation populaire (851-859) qui se termina avec sa condamnation faite par ses supérieurs ecclésiastiques et par les pouvoir public, qui l' exécutèrent en 859.
On ne peut reprocher ces chrétiens de laisser aller, au contraire ils se sont efforcés de prendre le taureau par les cornes, et au lieu de faire des prédications insensées, pour quelle raison ne sont ils pas efforcés de démontrer les erreurs de l' Islam?
Une action heureuse ou non, le ratage ou la réalisation d' une oeuvre, entreprise par un individu isolé peut s' interpréter comme un acte particulier, sans portée sociale. Mais quand il s' agit d' une école qui a produit une littérature, d' un ensemble de personnalités dont l' idéal était la défense du christianisme, la surprise ressentie par l' historien contemporain ne peut être une atténuante pour son incompréhension. Une fois dissipée la première impression, on doit affronter les bases mêmes de la question. N' est il pas légitime de se demander pour quelles raisons ces propagandistes distingués ne soient pas lancés dans des débats furieux?
Cette question aurait été appropriée s' il serait apparu brutalement de nouvelles idées. Il suffit de les lire pour estimer leur enthousiasme et comprendre que dans un tel cas ils auraient chargés contre le nouvel ennemi avec toute la force de leur génie. Mais il en est ainsi, il n' y avait pas de nouvel ennemi, rien d' important ne se présentait à l' horizon. Aucune nouvelle doctrine révolutionnaire ne perturbait les esprits. L' adversaire qui au siècle précédent avait pris le pouvoir, n' était pas un inconnu. Le fossé qui séparait les chrétiens unitariens des trinitaires existait depuis 325, date du Concile de Nicée. Les arguments employés contre les ariens composaient une machine de guerre aux dimensions énormes, et étaient connus. Pourquoi écrire de nouvelles dissertations? Que pouvait on ajouter a ce qui avait été dit? Il y avait des auteurs, des livres, un enseignement, une tradition. Durant le IX ème siècle les discussions théologiques sur la Sainte Trinité avaient pris fin. Après les guerres civiles du VIII ème siècle dans lesquelles le caractère politique va à la longue s' imposer sur le religieux, les postures des deux camps étaient pétrifiées pour toujours. Pourquoi revenir sur des problèmes qui n' intéressaient plus le public, comme le cours de événements l' a démontré? Un petit comme de nos jours, où les débats entre protestants et catholiques n' intéressent personne. Ainsi s' explique pourquoi ces écrivains de l' Ecole de Cordoue n' ont pas convenus d' entreprendre une action contre l' arianisme, qui était vieillot. Il suffisait pourtant que surgisse une nouvelle conception, même de faible envergure, pour qu' ils manifestent immédiatement une réaction.
Il se conserve une lettre de l' écrivain cordouan Alvaro, dirigée à son maître, le théologue de l' Ecole de Cordoue, Speraindeo. Selon le père José Madoz elle est antérieure à 840. A cette date notre abbé était un homme mûr. Euloge de Cordoue, dans un texte écrit en 851 le nomme "ancien": senex el magister nostra." L' activité du maître s' est développée durant la première partie du siècle dans laquelle il avait éduqué et formé ses disciples. Alvaro demandait dans sa lettre qu' il l' aide avec son érudition pour réfuter les théories "nébuleuses et abominables......qualiter baeresis eortim nebulosa et nefanda" (retenir l' expression "nébuleuse") de certains hérétiques qui arrivaient dans leur extravagance à renier la divinité du Christ, se protégeant derrière un texte de Saint Mathieu sur la fin du monde, "De die autem illa et hora nemo scit, neque Angeli coelorum, neque filius, nistri pater solus (XXIV, 36)..Au sujet du jour et de l' heure, personne ne le sait, ni les anges du ciel, ni le Fils, seulement le Père." Et décrit les propositions qu' ils propageaient: "Trinum in unitate el Unum in Trinitate Deum non credunt; Prof etarum dicta renuunt; Doctorum dogma reiiciunt; Evangelium se suscipere dicunt...Ils ne croient pas qu' une Trinité puisse composer une unité, ni qu' une unité compose une Trinité; ils nient les mots des prophètes; rejetant les dogmes des docteurs; assurent qu' ils admettent l' Evangile."
Il ne peut y avoir aucun doute. L' hérésie décrite par Alvaro est l' arianisme, et ce qui était nouveau pour ces gens, c' était l' argumentation d' un texte évangélique qui a pu être interpolé. Les hérétiques décrits par Alvaro n' étaient pas mahométans, puisqu' ils admettaient les Evangiles. Il n' y a pas non plus d' allusions à l' Islam dans cette lettre, ou dans la réponse d' Speraindeo. Fait encore plus grave et significatif, le théologue écrivait un petit traité sur la Trinité que nous connaissons pour avoir été inclus dans un texte d' Euloge de Cordoue. Il fait allusion au monothéisme judaïque: sicut judaei unam personam adorant. C' est le silence absolu pour le monothéisme islamique, un fait extraordinaire pour un théologue qui défendait le dogme de la Sainte Trinité en terre mahométane (comme on nous l' assure). Speraindeo se contentait, après avoir exposé la doctrine orthodoxe, de conclure: "Sic qui blasphemant Spiritum San ctum non sant christiani.....ceux qui blasphèment contre le Saint Esprit ne sont pas chrétiens." . En un mot, les débats autour de l' arianisme, quand quelque chose de nouveau apparaissait, continuaient durant la première moitié du IX ème siècle, comme si rien ne s' était passé auparavant.
Quand plus tard, vers 860, Alvaro écrivait sur la vie d' Euloge de Cordoue, et commentait le grand savoir de son ami par les termes suivants: "Quae enim ilil non potuere volumina? Quae potuerunt eum littere ingenia Catholicorum, Philosaphorum, haeretucirum nas (nec) non gentilium?...Quel livre n' avait il pas lu? Quel esprit catholique, entre les philosophes, entre les hérétiques, comme les païens, n' en avait il pas savouré les oeuvres?" On ne cite toujours pas les musulmans.
Si durant ces années, l' Islam se serait propagé comme un corps de doctrines, avec l' appui de textes condensés en un seul livre, le Coran, si en vérité les espagnols auraient souffert une invasion étrangère qui leur aurait imposé une nouvelle religion, des événements antérieurs d' un siècle et demi avant les oeuvres que nous avons commentés, leur auteurs en auraient fait mention. Ils auraient critiqués, combattus et réfutés, mais ici sont les manuscrits, et ils ne l' ont pas fait.
Doit on conclure que durant la première partie du IX ème siècle, l' influence mahométane ne s' était pas encore infiltré dans la péninsule? L' affirmer serait téméraire, puisque nous savons par l' évolution des idées que le syncrétisme arien a évolué vers le syncrétisme musulman. Ainsi on doit supposer que la pénétration des principes coraniques s' était réalisée depuis un moment, mais pas de manière uniforme dans toutes les régions péninsulaires, puisque les régions favorisées par la géographie étaient privilégiées. Il n' est pas non plus téméraire de supposer que les premiers contacts se soient réalisés sur les bords de la Méditerranée avant même le VIII ème siècle. Mais l' expansion de l' Islam ne s' est pas imposée par l' oeuvre d' armées étrangères, mais par l' action d' idées fortes. Dans un milieu favorable l' idée s' est diffusée par des actes anonymes et très souvent obscurs.
Ainsi s' explique le silence de nos auteurs chrétiens. Ils n' avaient pas à réfuter l' Islam pour la simple raison qu' il ne se distinguait pas aux yeux de la masse, comme une doctrine sur laquelle se fondait une nouvelle religion. D' après ses manifestations, il se levait seulement une "contamination des coutumes", mais il ne s' agissait pas non plus d' aucune nouveauté puisqu' on s' attelait à de savantes et pittoresques déclamations d' une rhétorique gnostique qui était connu depuis les premiers conciles wisigoths. Il ne s' agissait pas de polémiques autour de la juridiction du mariage, monogame ou polygame, comme nous le verrons plus loin. L' ambiance sociale empirait en référence au sexe que le langage actuel traduirait..."une plus grande liberté des coutumes." Ce que nommait le père Garcia Villada, l' abjecte morale de la secte, était simplement une autre conception de vie. C' est peut être dans ces polémiques centenaires qu' a pu surgir la première allusion, voilée et obscure, autour de l' enseignement d' un Prophète que l' on peut trouver dans ces textes de la première partie du IX ème siècle.
Dans son Memorialis sanctorim, dont les deux premières parties ont été rédigées en 851, et la troisième en 856, Euloge de Cordoue introduisait dans son premier livre quelques paraphes de l' abbé Speraindeo qui étaient dirigés contre l' hérésie. Ses efforts pour réfuter la proposition arienne qui nié l' Immaculée Conception; ensuite il dirigeait ses mots contre l' image courante de cette époque, selon laquelle pour se faire comprendre des gens simples imperméables au mysticisme, on comparait les plaisirs de l' autre vie au Paradis avec les voluptuosités sexuelles sur cette terre. Contre lesquels, les sourcils froncés, notre théologue estimait: Hoc non erit paradisus, sed lupanar. Cette conception de luxure du Paradis appartient à la conception suggérée par le Prophète. Mais est ce que cette idée est originalement sienne ou bien il s' agit d' un lieu commun comme l' ont déjà suggérés plusieurs érudits? Il est probable que ce concept ai été utilisé par des sectes religieuses orientales très anciennes. Peut être que certains partisans ariens l' aient utilisés. Mahomet, comme tant d' autres, aurait assimilé l' idée et l' aurait inclus dans les descriptions du Paradis du Coran. Pour cela il se dressait un procédé propre aux civilisations sémites que l' on peut étudier depuis le Cantique des Cantiques aux Mille et Une Nuits. Quoi qu'il en soit, dans le meilleur des cas, Speraindeo a entendu des bruits, mais il ignore l' Islam. Ceci indiquerait que les idées appartenantes au monde islamique étaient dans l' air, comme on dit vulgairement. Pour ces intellectuels chrétiens il n' y a pas encore de structures d' une doctrine précise.

Les mozarabes andalous découvrent l' existence d' un Prophète.....dans une bibliothèque navarraise 

Vers l' année 858, quand Euloge se trouvait à Cordoue, sa famille lui causèrent de de grandes inquiétudes. Pour des raisons commerciales, deux de ses frères étaient allés dans les Gaules et en Allemagne, et ne donnèrent pas de nouvelles. Pour calmer sa mère, Euloge partait à leur recherche en compagnie du diacre Teudemundo. Arrivés en Catalogne, les voyageurs ne purent continuer leur trajet, le compte de Barcelone, allié de Abd Al Raman II, guerroyait contre les armées de Charles le Chauve, et il était impossible de traverser les Pyrénées. Il se dirigèrent alors vers la Navarre pour pénétrer en France par les ports de cette région, mais là aussi, les basques combattaient contre leur voisins du nord, la frontière était fermée. Nos voyageurs se virent donc obligés de renoncer à continuer. Durant leur séjour à Pamplone, Euloge fit la connaissance avec l' évêque de la ville, Vilesinde, avec qui il se lia d' amitié. Avec son aide, il profita de l' opportunité qui se présentait pour visiter les monastères de la province et pour s' instruire dans ses bibliothèques. De retour, les voyageurs s' arrêtèrent à Sarragosse et eurent là bas la chance de savoir par des marchands français que les deux frères se trouvaient à Mayence, en bonne santé. Ils revinrent à Cordoue où rapidement les rattrapèrent ceux qu' ils étaient partis cherchés.
Puisque ce voyage a une grande importance dans la thèse que nous défendons, il convient de déterminer sa datation exacte. Le faire ne présente pas de grandes difficultés, car dans ces documents qui se sont conservés, on fait référence à des événements politiques connus. Pour cela, depuis le père Florez, la majorité des auteurs datent la sortie de Cordoue de ces voyageurs, en 848. De retour à la maison, Euloge écrivait une longue lettre à Vilensinde, l' évêque de Pamplone, texte qui se conserve et qui devient encore plus précieux quand il nous donne les détails du voyage que nous venons de décrire.
On ne peut douter de son authenticité, elle a été écrite après son séjour en Navarre, puisque l' auteur fait référence à l' accueil du prélat. D' une autre part, comme nous le confirme Alvaro dans la biographie de son ami, Euloge n' avait pas fait d' autres excursions dans les Pyrénées durant le peu d' années qui lui restaient. Euloge avait souligné qu' il avait confié ce message à Galindo Enniconis, un ami, qui revenait dans ses terres basques. La date est du 15 novembre 851. L' historien Sanchez Albornoz (1893-1984) avait confirmé ces données et sa datation avec le témoignage du grand écrivain Ibn Hayan qui vivait à Cordoue au IX ème siècle. Dans son oeuvre Muqtabis, on nous dit que l' ami d' Euloge était le fils du roi de Navarre, vaincu dans un combat contre Abd Al Rahman II, et était dans la capitale du royaume mais n' osait pas revenir dans sa maison. Durant l' année 851 son père Iñigo mourrait et Galindo se pressait de revenir dans ses terres, portant avec lui la lettre d' Euloge et beaucoup de reliques, sans doutes pour se faire pardonner plus facilement de la défaite.
Avec ces données on peut estimer qu' Euloge de Cordoue se trouvait en Navarre entre les années 849 et 851, où il jouissait de l' hospitalité des moines. Comme il logeait dans le monastère de Leyre, un des plus célèbres de la région, il fit dans sa librairie une découverte extraordinaire. Il le relate lui même dans son Apolo geticum martyrum, qu' il écrivit quelque temps après ce voyage, en 857: "Cum esse olim in Pampilonensi oppido positus et apud legerense coenobium demorarer, cunctaque volumina, quae ibi erant, gratia dignoscendi incam perla revolverem; subito in quadam parte cuyusdam opuscuhi banc de nefando vate historioloam abs que auctoris nomtne tefterz.....Quand dernièrement je me trouvais dans la ville de Pamplone et demeurait dans le monastère de Leyre, j' ai feuilleté tous les livres qui y étaient réunis, lisant les plus inconnus pour moi. Soudainement, j' avais découvert quelque part dans un opuscule anonyme la petite histoire d' un abominable Prophète."
Ce n' était rien de moins qu' une courte biographie de Mahomet ! L' impression ressentie par Euloge avec cette lecture fut si grande qu' il s' empressa de copier le texte et de le remettre à ses amis andalous. Durant la rédaction de ce livre, il y ajouta ce souvenir autobiographique pour l' édification des ses lecteurs; ce qui démontre la magnitude de l' impact expérimenté et l' importance qu' il avait donné à ce que l' on connaisse ces données qui l' avaient tant ému. Nous inclurons la traduction dans un chapitre suivant.
La nouvelle avait produit une grande sensation parmi les intellectuels andalous. Jean de Séville, dans une de ses lettres à Alvaro de Cordoue, la sixième de son recueil, il lui remet un extrait de cette biographie comme s' il s' agissait d' une nouvelle importante que son correspondant ignorait apparemmentt. Il était un ami personnel du voyageur, mais sans doutes, Euloge envoya cette histoire à Jean en premier, pensant le donner directement à Alvaro à son retour. Comme il resta plus longtemps que prévu en Navarre, Jean avait fait connaître la nouvelle à son correspondant cordouan avant le retour de l' ami en commun. Ceci se déduit du contexte de la lettre de Jean qui insinuait un échange antérieur de nouvelles: Dixerimus vobis illam annotationem..... Il ne fait aucun doutes que ces lettres ont été envoyées entre 849 et 851, ce qui concorde avec l' édition critique de ce recueil de lettres, de José Madoz. Très bien, les commentaires de ces intellectuels andalous nous enseignent que la nouvelle était pour eux très importante: ce qui démontre qu' à cette époque, Mahomet était peu connu parmi les chrétiens sévillans, comme à Cordoue.
Dans ces conditions, l' ignorance d' Euloge de Cordoue ne peut s' attribuer au caractère d' un homme farouche qui maintenait peu de relations avec la société dans laquelle il vivait. Par des circonstances qui sont en vérité extraordinaires, on conserve certains de ces textes, un manuscrit de la seconde partie du IX ème siècle, presque contemporain, et deux manuscrits du X ème siècle. Bien que cela puisse paraître étrange au lecteur, les données auxquelles nous nous sommes référés, sont appuyées par une documentation authentique.

Que peut on en déduire?

 Nous pensons comme raisonnables les conclusions suivantes:

L' islamisation, action religieuse postérieure à la culturelle comme nous le verrons plus loin, n' était pas durant ces dates très avancée dans l' Andalousie occidentale, comme cela devait être le cas dans l' orientale, dont les ports étaient la base du processus. Ceci explique peut être les efforts d' Abd El Rahman II pour l' accélérer avec une politique culturelle dont l' importance ne peut faire de doutes. Dans ces circonstances, l' action selon laquelle le syncrétisme arien glissait vers le musulman, a du se réaliser de manière si voilée qu' elle passa inaperçue pour les intellectuels andalous. Ce fut après le voyage d' Euloge de Cordoue en Navarre, coïncidant avec d' autres manifestations, qu' ils se rendirent compte que derrière la façade de l' hérésie, quelque chose de plus se cachait.

L' année 850 est une date importante dans l' histoire des idées en Espagne, non seulement parce que les intellectuels chrétiens andalous prenaient contact avec l' Islam, mais aussi en raison de circonstances politiques et commerciales, la politique commencée par Abd El Rahman II le long d' un règne antérieur de 30 ans. Comme nous pourrons le constater dans un autre chapitre, la physionomie de la nation commence à changer, elle commence à acquérir de grandes richesses. Des flottes importantes emmenant leur marchandises dans le Sind, dans le delta de l' Inde, atteignent même la lointaine Chine. Les relations avec le Moyen Orient se font de plus en plus fréquentes, animées par le zèle de l' Emir qui maintient des relations intellectuelles avec les personnalités importantes de cette région. Des poètes, des écrivains, des sages sont invités à venir en Espagne; certains avec des subventions royales. Bagdad envoie à Cordoue ses danseuses, ses chansons et ses artistes, et font connaître le style de chant et de danse à la mode. Il arrive aussi des livres de mathématique et d' astronomie. L' Espagne est alors dominée par les enchantements orientaux, alors à l' apogée de leur expansion, comme jamais on ne le verra dans les siècles suivants, nous le constaterons plus loin. Le processus atteint alors les royaumes chrétiens du nord, à ces dates commence cette révolution dans les disciplines intellectuelles que Vossler avait nommé Première Renaissance.

Durant ces années, quand la force d' attraction de l' Orient est à son maximum, l' Islam commence alors à se répandre dans la péninsule. Les historiens n' ont jamais analysés les véritables dimensions de cette conversion. Pour notre part, nous sommes en condition de pouvoir apprécier l' impact de ce prosélytisme religieux dans les textes des écrivains cordouans. Et cette action ne s' est pas réalisée sans chocs et réactions, politiques et religieuses. Il est probable qu' une islamisation accélérée ai provoqué une opposition chrétienne ou arienne, qui expliquerait les incidents survenus en Espagne et surtout en Andalousie dans la seconde partie du IX ème siècle.

Interprétation chrétienne du martyr d' Euloge de Cordoue

Des chrétiens intellectuellement dépassés par les événements

Personne n' ignore l' importance du hasard dans la vie de l' individu, mais celui ci est toujours en fonction des actes particuliers. Par imposition de la loi des grands numéros, la chance n' existe pas dans les événements collectifs. Le hasard se dilue dans la masse des faits qui forment de grands blocs. Quand Euloge appris dans la bibliothèque de Leyre, le rôle joué par Mahomet au Moyen Orient, il se pressa de le communiquer à ses amis andalous, qui réagirent immédiatement. Il faut se demander les causes d' une telle émotion. Supposons que la personne fondatrice de l' Islam n' aurait pas été mis en relation avec la trouvaille du livre, que l' on aurait fait référence à un prophète quelconque, qui ont tellement pullulé en Orient, est ce que les chrétiens se seraient si émus? Il faut supposer le contraire. Il y avait, ainsi donc, dans le cas de notre voyageur en Navarre des circonstances particulières, mais aussi collectives, Depuis notre lointaine perspective, sans une connaissance exacte et complète de l' ambiance religieuse et intellectuelle existante dans la nation, il apparaît que la lecture de l' opuscule avait été pour Euloge, un éclair dans la nuit. Une terrible suspicion surgissait dans son esprit: derrière l' hérésie traditionnelle, sous le couvert du parler et des coutumes orientales assimilées par les ariens, quelque chose était en train de se passer dans sa terre bétique.
De retour au foyer, Euloge perçoit de nouveaux dangers menaçants le christianisme. Le nom de Mahomet et de ses étranges fantaisies se propagent sur les bords du Guadalquivir avec beaucoup de publicité. Comment s' opposer? Comme il ne dispose pas des éléments requis pour apprécier ce qui séparait la doctrine islamique de l' hérésie traditionnelle, il se trouve donc dans l' impossibilité de rédiger le traité que demanderons les historiens, comme Garcia Villada, qui n' avaient pas compris le problème posé. Notre homme ne jouit pas des conditions que doit avoir un grand théologue qui pourrait s' opposer efficacement à une importante vague. C' est un mystique pur, obsédé par une seule idée; ce qui l' a converti comme beaucoup d' autres en une personne étourdie, quelque peu schizophrène; c' est à dire, éloigné de la réalité extérieure. Il lui vient donc à l' esprit que le martyr puisse être une barrière capable de contrecarrer la marée croissante. Les plus grandes autorités n' avaient elles pas affirmé que c' était grâce au sang versé par les martyrs que le nom du Christ avait vaincu le pouvoir impérial et le paganisme? Si ceci avait fonctionné, antan, pourquoi ne pas employer la même tactique? Euloge se convainc donc qu' il doit divulguer cet enseignement, et se met immédiatement au travail. Entre 851 et 857 il rédige successivement le Memonal sanctorum, où il expose le fruit de ses pensées, ensuite le Documentum martyriale et finalement l' Apologeticum martirum.
Euloge réussit à créer l' effervescence qu' il s' était proposé: des âmes exaltées, surtout de douces fillettes, pénétraient dans les temples des hérétiques (le mot mosquée n' était pas encore employé) pour provoquer les fidèles rassemblés là bas avec des insultes et des mots inopportuns. Elles n' étaient pas lynchées à mort durant l' acte, par les foules, comme ce fut la norme dans d' autres circonstances de temps et de lieu. Elles étaient conduites devant un juge et condamnées à mort. La prédication d' Euloge de Cordoue produisit une véritable épidémie. Cet héroïsme suicidaire qui appartient sans aucuns doutes aux phénomènes de psychose collective, n' a pourtant même pas pu freiner la propagation de l' Islam: mais la littérature qui a été écrite dans de telles circonstances nous permet aujourd' hui de connaître le changement de situation qui eu lieu en Andalousie occidentale depuis l' année 850.

Le minaret de l' ancienne mosquée de Cordoue

Et un beau jour, des muezzins chantaient du haut de leur minarets

Maintenant il nous est possible de comprendre la crise qui a troublé la vie des communautés chrétiennes en Andalousie occidentale. Au cours de son voyage en Navarre, Euloge avait fait découvert l' existence de Mahomet à ses colégionnaires au moment précis où les premières manifestations externes et publiques de l' Islam, allaient apparaître à Cordoue. Les témoignages sont suffisamment précis, nombreux et concordants. Avant la découverte d' Euloge, les textes chrétiens ignorent le nom de Mahomet. Après la diffusion de sa biographie, où il n' y a aucune référence à sa doctrine, ils mentionnent la personne du Prophète. La nouvelle donnée par Euloge n' est pas suffisante pour pour expliquer un changement de posture si brusque, il se passait quelque chose en plus. Si avant 850, il aurait existé des manifestations publiques de l' Islam à Cordoue, où résidaient nos écrivains chrétiens mais aussi l' émir et sa cours, comme la nommée oration du muezzin, ce fait aurait eu un impact sur leur curiosité et leur foi. Speraindeo, Jean de Séville, Alvaro de Cordoue, où Euloge même avant son voyage, auraient faits référence à un acte si insolite. Euloge n' aurait pas eu le besoin de faire un si long voyage pour s' informer de l' existence du Prophète. Mais quelques années plus tard, en 854, Alvaro nous informait que des gens parlaient de Dieu et de Maozim du haut de leurs hautes tours: "...Parce que depuis leurs hautes tours, chaque jours, avec un bruit énorme et monstrueux, avec des gestes de bêtes féroces, les lèvres désunies, la bouche grande ouverte, ils vocifèrent comme des enragés et criants comme des fous, aboyants...( un galimatias que nous épargnons au lecteur)" 
Alvaro avait inclus cette nouvelle sur les muezzins dans son oeuvre Indiculus luminosus; dont l' objet principal était de réfuter la doctrine de Mahomet. Mais son argumentation est apocalyptique: Mahomet est le précurseur de l' Antéchrist, et sa doctrine, la Bête annoncée par les prophètes. Pour cela, il s' efforce de démontrer que les caractères de cette doctrine "néfaste et nébuleuse" coïncide en tous points avec les signaux décrits par Daniel dans ses visions. Et mis à part l' information qu' il nous donne sur les muezzins, notre polémiste ne sait rien de l' Islam, mis à part de ce qu' il avait lu dans la biographie donnée par Euloge. Malgré son origine juive, -il ne connaît pas l' hébreu selon Madoz-, ce qui aurait pu l' aider pour se documenter, il ignorait ce qui était en train de se passer. Quand à son ami Euloge de Cordoue, dans son Memoriale sanctorum, dont la troisième partie a été écrite en 857, il traduisit fidèlement au latin la célèbre invocation musulmane: "Psallat Deus super Pro phetam et salvet eum...Dieu bénisse le Prophète et le salue.
Quand en 851, il revint à la maison, Euloge rédigea les deux premières parties de cette oeuvre, il signalait pour la première fois les dangers de la secte mahométane. En quoi consistait elle? Ce bon homme l' ignorait; on connaît jusqu' à satiété ses dissertations sur la morale qui n' étaient d' aucune nouveauté. Ceci avait été le cheval de bataille de tous les conciles depuis celui d' Elvira. Pourtant, il avertissait le lecteur du caractère, selon lui, particulier du prosélytisme musulman: sa prédication était "insidieuse", adjectif que l' on peut associer avec le "nébuleux", terme employé par Alvaro dans sa lettre à Jean de Séville, pour juger les formules ariennes qu'il connaissait. De tous les hérésiarques qui ont prédiqués depuis l' ascension du Seigneur, nous disait Euloge, seul Mahomet a dissimulé sa secte avec in instinct diabolique. En d' autres termes, les efforts du prosélytisme musulman, selon ce témoin, s' était réalisé de manière couverte. L' hérésie traditionnelle composait un écran derrière lequel se formaient de nouvelles conceptions. Pour cela -c' est nous qui émettons l' hypothèse-, Euloge et les siens n' en avaient pas eu connaissance. Pourtant 6 ans plus tard, en 857, quand il rédigeait son Apologeticum, on assistait à un surprenant changement de situation. La prédication de l' Islam ne se faisait plus en secret, mais sur la place publique. "Non modo privatis, sed apertis vocibus vatis sua dogmata praedicant...Ils ne prédiquent pas les dogmes de leur Prophète de manière privée, mais à grands cris." Il ne fait aucun doutes que les événements s' étaient précipités.

Au milieu d' une masse essentiellement païenne et arienne, l' Islam et le christianisme Trinitaire figuraient alors comme les deux minorités extrêmes. Certains chrétiens se rendant compte que la politique d' Euloge compromettait leur avenir dans la région et que leur rédemption se trouvait dans un compromis avec les hérétiques, confessèrent franchement ou subtilement qu' il fallait s' adapter au rythme du temps.
La plasticité de ce que l' on peut nommer la masse intermédiaire durant cette époque était notable. Elle permet de comprendre cette sensibilité de l' évolution des esprits, depuis les simples hérésies au syncrétisme arien et musulman. Cette effervescence d' idées attirait précisément ceux qui par leur poste devaient la combattre. Quand le pape envoyait Egila à la fin du VIII ème siècle, pour maintenir les hispano-chrétiens à l' orthodoxie, il passait dans le camp de l' adversaire. Un délégué pontifical! C' était la première autorité de l' Eglise, Elipando, archevêque de Tolède, qui enseignait l' adoptianisme. Si les pasteurs désertaient, comment le troupeau n' allait il pas se rebeller? L' attraction du monothéisme unitarien sur les minorités chrétiennes se poursuivait, qui se maintenait isolée dans une masse hostile. Au début du IX ème siècle les acéphales traversaient les campagnes andalouses, et au moment où les martyrs illuminés par Euloge de Cordoue faisaient couler leur sang, l' évêque de Malaga, qui vivait dans la région la plus orientalisée, Hostegesis enseignait l' anthropomorphisme, sans doutes pour mettre d' accord ariens et chrétiens; ce qui aurait certainement pu éviter la propagation de l' Islam dans la péninsule si on y serait auparavant arrivé. La situation des trinitaires était désespérée.
Quelle différente situation dans l' autre camps ! Les unitariens se trouvaient comme des poissons dans l' eau quand advenait la nouvelle idée forte dominante. Autant que le syncrétisme arien, que les prémusulmans avaient reçus en héritage, favorisait une ambiance libérale, ouverte à tous les mouvements parallèles. Mahomet et sa doctrine étaient reçus sympathiquement, sans aucun effort. Et durant la moitié du IX ème siècle la propagation musulmane était assez avancée pour se permettre le luxe de supporter une petite minorité intransigeante, qui par ses manières de faire, se distinguait parmi la masse des croyants.

A suivre....

Ce texte est une traduction partielle du livre de l' historien espagnol Ignacio Olague "Los arabes no invadieron a España."

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