La laborieuse invention de l' ère chrétienne


Selon notre calendrier grégorien nous sommes en 2012 après la naissance de Jésus Christ. En ignorant la question de l'historicité ou non de ce personnage, peut on réellement croire, à notre époque, en l'exactitude de cette date? C'est à dire est on réellement à 2012 années du règne de l'empereur Auguste, souverain de l'Empire Romain, contemporain de la supposée naissance du fondateur du christianisme?
Pour la grande majorité des historiens, la question ne se pose même pas, et il est bien dommage que cette confiance aveugle en notre chronologie historique ai fait que très peu d' entre eux s'intéressent ou se soient intéressés à son étude empirique et à sa véracité. 

On accorde comme l'ère chrétienne tout moment où l'on a utilisé explicitement la date de naissance du messie des chrétiens comme référence. Voici l'histoire brève de cette nouvelle forme de datation supposément née au VI ème siècle, grâce aux peu d'indices dont les historiens disposent:



525: Denys le Petit et la naissance mythique de l'ère chrétienne
L'histoire commence quand le pape Bonifacius charge le moine Dyonisus Exiguus (Denys le Petit) de concevoir une méthode pour prévoir la date de Pâques selon la "Règle Alexandrine", règle transcrite dans des tables qui couvraient des périodes de 95 ans, et qui dataient les années selon le calendrier dit de l'ère de Dioclétien dont la première année serait notre année 285.
Grâce à ces tables qui couvraient 247 ans, et auquel il a ajouté un cycle de 95 ans puisque sinon ces tables s'arrêteraient en 532 (285+247), ce moine chrétien offrait dans son livre le Liber Paschate un calendrier sur lequel on pouvait s'assurer de l' exactitude de la fête de Pâques, à partir d'un calendrier d'origine romaine. Mais puisque Dioclétien avait sévèrement persécuté les chrétiens, il fallait effacer cette odieuse référence, naturellement infâme pour tous croyant du Christ. Grâce à un calcul apparemment simple il trouve le nombre d'années qui le sépare de la naissance du Christ

"Si vous voulez savoir combien il y a d'années depuis l'incarnation de notre seigneur, calculez quinze fois 34, ce qui donne 510, à qui il faut ajouter une correction de 12, ce qui donne 522, et également ajouter l'indiction de l'année que vous voulez, par exemple sous le consulat de Probus Juniors, le troisième ce qui donne en tout 525 années. Ce sont les années qui ont suivi l'incarnation du Seigneur."


Ainsi le terme "anno ab incarnatione Domini nostri Jesu Christi" apparaissait pour la première fois de l'histoire. Sa méthode de calcul ((15x34)+12)+3 n'est pas argumentée, et à ce résultat, il ajoute la 3ème indiction du consulat de Probus Junior. La version anglaise de wikipédia identifie Probus Junior comme Flavius Probus, cependant celui ci est né selon les historiens 100 ans auparavant la date indiquée par Denys le Petit ! Il est plus fort probable que le Probus Junior mentionné par Denys le Petit soit en fait Anicius Probus lunior, contemporain du moine. Quoiqu'il en soit, et malgré le fait que les historiens aient identifié une erreur de quelques années de la part du moine, son calcul peu complexe semble "'s' encadrer" avec notre chronologie connue des faits historiques depuis la naissance de Jésus Christ sous le règne d'Auguste jusqu' à l'an 525. 

533: Approbation de la papauté et oubli
Le pape Jean II approuve le calendrier de Denys le Petit en 533. l' An 1 de l' Anno Incarnationis Domini équivaut à l'année julienne 754 ab urbe condita ou 754 ans après la fondation de Rome. Pourtant le terme "Jesu Christi" n'est étrangement pas associé à cette nouvelle datation. Concrètement cette date s' affiche comme "anno Incarnationis Domini", soit "an de l'incarnation de notre seigneur" suivi des années exprimées en chiffres romains.
Malgré cela du IV ème au VII ème siècle, les inscriptions chrétiennes de la Gaule emploient toujours la datation à partir des consuls romains, et on trouvera quelques datations "anno Incarnationis Domini"  à partir de 730, mais ne sera réellement utilisée qu' à partir de la fin du IX ème siècle et façon continue à partir de 967. L'expression plus courante "anno Domini" se trouve dès le VIII ème siècle et se généralise à partir du XIII ème siècle.(1)
Que peut on déjà tirer de plus, à part le fait que la nouvelle datation approuvée par le Vatican ne mentionne pas le nom de Jésus Christ? En admettant, comme le font les historiens, que la datation "anno Incarnationis Domini" ou "anno Domini" soit systématiquement associée à la naissance du Christ, on attribue historiquement l'officialité" de l'ère chrétienne en 533 alors que la nouvelle datation ne mentionne pas Jésus Christ. Quoiqu'il en soit, entre la naissance de l'anno Domini comme supposée référence calendaire par la papauté et ses timides premières mises en application, il y a 200 ans de décalage.

(1) "Construire le temps, normes et usages chronologiques du Moyen-âge à l'époque contemporaine", "La datation dans les inscriptions médiévales françaises", Robert Favreau



726: Bède le Vénérable et la diffusion mythique de l'ere chrétienne
Comme nous l'avons vu, cette nouvelle datation à mis plus de 200 ans avant de commencer à être mise en application. C'est à cette même époque, en Angleterre, que Bède le Vénérable reprend les travaux de Denys le Petit, et s'en approprie en les attribuant "aux Apôtres et Pères de l'Eglise", en 726 pour fixer les nouvelles dates de Pâques dans son livre "De temporum ratione". Il faudra noter que les calculs de Denys le Petit s'arrêtaient 95 ans après 532, soit en 627, ce qui laisse déjà supposer que durant au moins 99 ans (entre 627 et 726), les pâques chrétiennes étaient calculées avec d'autres calendriers que celui de Denys le Petit, de manière anarchique, voire pas du tout.
Bède le Vénérable est connu pour son fameux livre d'histoire Historia ecclesiastica gentis anglorum, dans lequel utilise de manière rébarbative le terme "Anno Domini", mais il le fait dans le contexte de signifier les dates précises de Pâques, et ne parle jamais d'ère chrétienne dont la notion lui est étrangère. Les actes officiels romains et particulièrement les lettres de Grégoire le Grand, pape du VI ème siècle, reproduites par Bède, sont datés du règne des Empereurs Romains d'Orient. Il décompte également les règnes des rois anglais en années depuis leur accession au trône qui comptent des calendriers différents, la formule "Anno Domini" lui sert de connexion et d'unification de leur différentes chronologies, sans jamais mentionner d'ère chrétienne. Le plus troublant, est que ce moine, 200 ans après la naissance supposée de l'ère chrétienne, commence son livre d'histoire par un rappel solennel à à la ville de Rome, son passé, Jules César, Claude, dont la fondation calculée par Varron 753 ans avant la naissance supposée du Sauveur, constituerait le point de départ effectif de toute chronologie.(2) Bède le Vénérable, qui est supposé avoir popularisé l'ère chrétienne à partir de ses livres, n' aurait pu populariser que le terme "anno Domini" tout en ayant jamais fait référence à quelque "ère chrétienne" à partir de la naissance du Christ et en glorifiant plutôt le passé de Rome.

(2) Histoire critique du christianisme romain 

990: Apparition d'une mention explicite à l'ère chrétienne

L' expression "anno ab Incarnatione domini Jesu Christi" n'apparaîtra qu'à partir de 990, et encore, sera très rarement utilisé, jusqu'à des époques plus tardives. Il y a 250 ans de décalage entre la première utilisation de l' anno ab incarnationis domini et celle de l' anno domini Jesu Christi.

Conclusion
-Quelles sont les grandes lignes que l'on peut tirer à partir de ces informations?

-La mention des travaux de Denys le Petit, de la part des historiens pour affirmer la naissance de l'ère chrétienne est une irrévélance historique, en se basant sur une anecdote de même nature. Que Denys le Petit ai estimé avec exactitude ou non la supposée naissance du Christ à partir de 525 n' est pas la question. La question est que cette estimation n'a pas été suivie par les autorités religieuses de l'époque qui ont utilisé d'autres méthodes de datation pendant plusieurs siècles.
-On prête la popularisation de l'ère chrétienne -que l'on identifie systématiquement à l'utilisation de l'anno Domini -à un moine confiné dans un monastère anglais, et non à la papauté et ses églises, ce qui est un comble.
-Il y a plus de 450 ans de décalage entre l' apparition de l' anno ab incarnatione Domini nostri Jesu Christi de Denys le Petit en 525 et l' anno ab Incarnatione domini Jesu Christi de 990.
-Il y a 200 ans de décalage entre les calculs de Denys le Petit et les premières apparitions de l"anno Incarnatione Domini" et de l'" anno Domini". Ce que peut laisser dubitatif, quand à une association systématique de ces deux derniers termes avec la naissance du Christ. C'est pourtant la base sur laquelle on a "monté" notre chronologie historique.

Ce texte est largement inspiré du très bon article de Sandrine Viollet, docteur en histoire, publié sur le site du récentiste français François de Sarre: "Sommes nous en 2010 après la fondation de Rome?"
http://cerbi.ldi5.com/article.php3?id_article=184
L' Histoire Démystifiée conseille vivement la lecture du seul livre récentiste en français, de François de Sarre, "Où est donc passé le Moyen Age?", téléchargeable ici.

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