L' empreinte Romaine sur notre calendrier


A notre époque contemporaine où règne la technologie, nous avons une perception du temps que l'on pourrait qualifier d'empirique, surtout si on la compare avec celle de nos ancêtres. Aujourd'hui tout le monde sait que nous sommes en 2012, et le savoir semble être d'une utilité fondamentale pour interagir dans notre société. Ne pas le savoir nous ferais passer pour des demeurés. Pourtant ce type datation ne sera presque exclusif qu' aux divers pôles d'autorité (politique ou religieux) jusqu' à la Renaissance où elle commencera petit à petit a véritablement se généraliser parmi la population, jusqu' à l' introduction des écoles pour tous. Pour un paysan du Moyen Age ou toute autre personne humble ayant fait partie de notre histoire jusqu'à des époques récentes, savoir l' année dans laquelle il se trouve n' a strictement aucune utilité, par contre, la connaissance des saisons pour l'agriculteur et la connaissance des fêtes religieuses est plus indispensable. Pour ainsi dire, ce soucis d'un comptage annuel, n' est resté associé qu' aux divers pouvoirs politiques ou religieux durant des siècles, avec ceux des saisons ou les fêtes religieuses, pour garantir la cohésion des masses.  Durant ces époques, se dater annuellement par rapport à la supposée date de la création du monde, par rapport à un messie ou à un souverain est une marque d' autorité, on associe ainsi son nom avec un empire voire avec Dieu. La plupart du temps, comme chez les romains, et chez bien d' autres civilisations, on ne compte pas les années à partir d'un point fixe, comme le font les trois grandes religions monothéistes. Les romains dataient les années à partir de l' année des consuls, et le décompte des années à partir du règne d'un roi ou empereur est la méthode de datation la plus courante dans notre histoire et dans le monde. Ainsi de multiples chronologies se chevauchent et/ou se succèdent. Le Moyen Age ne déroge pas à la règle, où l'on peut constater comme une "anarchie calendaire".

Denys le Petit dans son contexte du VI ème siècle
Les calculs de Denys le Petit cités dans le chapitre précédent, sont le parfait exemple pour illustrer la situation "calendaire" des débuts du Moyen Age. L'indiction utilisée par Denys le Petit est comme il a été dit, très utilisée durant l'époque romaine, est une des méthodes de datation des plus utilisées au Moyen Age, notamment par les autorités ecclésiastiques (1). D' autre part, plusieurs décennies auparavant, Prosper et Victor d' Aquitaine arrivaient à des résultats identiques à partir des même sources, ce qui laisse penser que Denys le Petit ai très peu argumenté ses calculs de pâques pour la bonne raison qu'il aurait très bien pu les avoir copié, puisque Prosper et Victor ont eux aussi estimé la date de naissance du Christ, mais 28 ans plus tôt que la date de Denys.(2). Tout ceci nous démontre la situation de cette époque pour se situer de manière annuelle: la grande influence de calendriers romains comme celui de Dioclétien, utilisé plus de 2 siècles après, pour faire des calculs primordiaux, et suggère une certaine anarchie démontrée par les autorités écclésiastiques de cette époque pour avoir un calendrier stable sur le temps pour prétendre décompter des lustres, et des dates de fêtes comme Pâques qui soient cohérentes et identiques pour tout le monde. Ces dates seront pourtant généralement estimées, tout au long du Moyen Age, par les autorités religieuses locales, suivant leur localisation, et les moyens du bord.

(1) Calendriers Saga
(2) Histoire critique du christianisme Romain


Une anarchie calendaire
Pour ce qui de la situation du Moyen Age quand au pouvoir de se situer chronologiquement de manière annuelle, on peut finalement la comparer à celle de l' Antiquité où se succèdent de nombreuses chronologies par rapport à des souverains, où par rapport à la supposée date de la création du monde. Ce système, utilisé par les juifs de nos jours, est très courant durant l' Antiquité. d' Eusèbe de Césarée qui estimait la création du monde à -5199 avant Jésus Christ jusqu' à Jérôme de Stridon qui l' estimait à -3491 avant Jésus Christ, il y a presque 2000 ans de différence! Cette méthode très peu fiable sera toujours prise en compte par Newton au XVIII ème siècle!
Une autre méthode de datation, et qui est très ressemblante à l' ère chrétienne, utilisée au Moyen Age est l' ère espagnole. On ne sais rien sur ses origines, sauf qu'elle débuterait en -38, au moment de l'arrivée des troupes d' Auguste dans la péninsule Ibérique.(1)
Pour illustrer l' anarchie calendaire du Moyen Age, voici trois exemples datés sur deux siècles maximum d'intervalle, dans la même région:

- Ce manuscrit est un document de Childebert III (° v. 683-Compiègne, 14.04.711), roi de Soissons (Neustrie), de Metz (Austrasie), de Paris, d'Orléans, de Bourgogne et de tout le Pays Franc (695-711) est daté Dat(um) sub d(ies) X kal(endas) Ianuari(i), an(no) primo rign(i) n(ostr)i qu'on peut traduire par 10 des Calendes de janvier de la première année de notre règne date qui correspond au 23 décembre 695
- Un document de Charles "Le Grand", dit "Charlemagne" (° Ingelheim, 2.04.742-Aix-la-Chapelle, 28.01.814), roi en 754, roi de Neustrie, d'Autrasie et d'Aquitaine occidentale (768-814), roi de Lombardie et patrice de Rome (774), empereur des Romains (jour de Noël 800) est daté data in mens(e) Decem(ri) anno quartodecimo et octavo regni n(ost)ri qu'on peut traduire par Décembre des 14 ème et 8 ème années de notre règne date qui correspond à décembre 781. On voit qu'ici il y a une double référence à des événements marquant la vie de Charlemagne.
- Et pour terminer en beauté, un document concernant Louis III, roi de Germanie (822-882), est daté Data XVI k(a)l(endas) Febr(uarii) anno dominicae incar(ationis) dccclxxxi, indict(ione) xiii, anno vi to regni hludouuici serenissimi regis qu'on peut traduire par 16 calendes de février de l'an 881 de l'incarnation, 13 ème indiction, 6 ème année du règne de Louis.
Là, on a la totale, ère chrétienne, indiction, référence à un règne. Tellement précis qu'on arrive à une contradiction entre la 6 ème année du règne (882) et la 15 ème indiction (811). Alors, c'est 17 janvier 882 ou 17 janvier 881.
(2)
(1) "Histoire de l' Eglise Gallicane", Jacques Longueval
(2) Calendriers Saga

L' Héritage Romain

Faut il rappeler de nos jours, que les noms des jours et des mois portent des noms d'origine romaine, puisque notre calendrier grégorien adopté à l'issue du Concile de Trente, n'est qu'un calendrier romain remanié. Le plus étonnant est que ces noms antiques n'étaient pas encore utilisés au Moyen Age, puisque jusqu' au XV ème siècle, on utilisait la manière romaine traditionnelle de nommer les jours (1)(2).
Voici l' extrait traduit d' un encyclique du pape Grégoire XIII en plein XVI ème siècle!:

Afin donc que l'équinoxe vernal, qui a été fixé par les pères du concile de Nicée au douzième des calendes d'avril, soit replacé à cette date, nous prescrivons et ordonnons que soient supprimés du mois d'octobre de l'an 1582 les dix jours qui vont du troisième des nones à la veille des ides inclusivement, et que le jour qui suivra le quatrième des nones, où l'on fête traditionnellement saint François, soit appelé ides d'octobre et que soient célébrées en ce jour la fête des saints martyrs Denis, Rustique et Éleuthère, ainsi que la mémoire de saint Marc, pape et confesseur, et des saints martyrs Serge, Bacchus, Marcel et Apulée; que soit célébrée le lendemain, dix-septième des calendes de novembre, la fête de saint Callixte, pape et martyr; que soient ensuite récités, le seizième des calendes de novembre, l'office et la messe du dix-huitième dimanche après la Pentecôte, la lettre dominicale passant de G à C; qu'ait enfin lieu, le quinzième des calendes de novembre, la fête de saint Luc, évangéliste, après quoi se succéderont les autres jours de fête, de la façon dont ils sont décrits dans le calendrier.(3)

Officiellement, le calendrier grégorien est la continuation modifiée du calendrier julien ce qui sous entend aussi une continuation dans notre histoire, pourtant cette similitude se trouve dans le décompte des mois et des jours, puisque les romains n'avaient pas de calendrier fixe pour situer les années. C' est vrai, l' "ère de de Jules César" a été le fruit d'une réforme judicieuse des calendriers romains qui se perpétue jusqu' à nos jours, cependant pour compter les années on préférait déjà se fier à "l'ère de Dioclétien", bien plus récente que "l'ère de Jules César" à l'époque de Denys le Petit. De même que le Moyen Age semble totalement ignorer l' ère julienne pour compter les années, ère hypothétiquement présente au milieu d'autres ères romaines durant cette époque. Ainsi, il n'existe véritablement aucune réelle méthode de continuité chronologique avant la mise en application du calendrier grégorien en 1582.

Conclusion
-La recherche historique sur le Moyen Age est très complexe, du aux multiples méthodes de datation.
-L' influence des calendriers romains sur le Moyen Age est immense, encore plus forte lors de la Renaissance comme nous le verrons plus loin, jusqu' à nos jours. Dans ce contexte, l'influence de la "culture" chrétienne sur les sociétés européennes du Haut Moyen Age semble minime
-Les calendriers romains sont l' héritage de notre calendrier grégorien moderne, le Moyen Age a durant 1000 ans, présenté aucune différenciation du comptage annuel du temps par rapport à l' Antiquité. 
-L' étrange proximité entre l' Empire Romain et la Renaissance se retrouve dans une manière identique de nommer littéralement les jours, 1000 ans plus tard!
-Le calendrier grégorien ne présente aucune véritable continuité chronologique avec le calendrier julien, puisque le premier ne reprend du second que le nom et l' organisation des jours et des mois,par le fait que les romains ne comptaient pas les années à partir d'un point fixe et que ce calendrier n'a jamais été majoritaire durant le Moyen Age.

Il faudra retenir l' énorme influence culturelle de l' Empire Romain qui semble, avec le peu qu'on ai vu, plus forte qu'une influence "chrétienne" indépendante, durant le Haut Moyen Age. Peut être faudrait il justement se tourner brièvement vers l' histoire de l' Empire Romain pour éclaircir le sens des termes  "Anno Domini" et "anno Incarnationis Domini".

(1)en divisant le mois en trois périodes; calendes, ides et nones; et en situant les jours par rapport au mois, voir l'exemple du texte de Childebert III plus haut)
(2) "Construire le temps, normes et usages chronologiques du Moyen-âge à l'époque contemporaine", "La datation dans les inscriptions médiévales françaises", Robert Favreau
(3) Inter Gravissimas
     http://www.bluewaterarts.com/calendar/NewInterGravissimas.htm


Ce texte est largement inspiré du très bon article de Sandrine Viollet, docteur en histoire, publié sur le site du récentiste français François de Sarre: "Sommes nous en 2010 après la fondation de Rome?"
http://cerbi.ldi5.com/article.php3?id_article=184
L' Histoire Démystifiée conseille vivement la lecture du seul livre récentiste en français, de François de Sarre, "Où est donc passé le Moyen Age?", téléchargeable ici.

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